Ellen ROUPPE

L’univers poétique et mystérieux d’Ellen Rouppe, c'est une histoire d'objets trouvés.
Perdus, abandonnés, retrouvés. Une histoire de séparation. Une histoire de disparition.

Les vêtements, les chaussures sont ce qui reste du corps lorsque celui-ci est parti. On pourrait les conserver - on le fait souvent -, dans des coffres, des armoires, des boîtes. Et puis la mémoire contenue dans ces objets, la mémoire de toutes ces vies, s'efface devant l'oubli. Quelqu'un d'autre les retrouve, longtemps après, sans savoir à qui ils appartenaient. Sans connaître les bonheurs et les souffrances dont témoignent ces usures dans le tissu, ces tâches, ces plis dans le cuir.

Un ami d’Ellen Rouppe, ayant trouvé un lot de chaussures anciennes, les lui a données et l’artiste en a fait un objet-phare de son travail.

Les chaussures ont commencé à dialoguer avec un autre élément iconographique au cœur de son travail : l’échelle.

Ellen Rouppe a introduit ce motif dans sa pratique après le décès de sa mère : elle a déchiré ses vêtements en bandes et les a tissées pour en faire une échelle et l’a ensuite accrochée de manière verticale. Ce travail à forte dimension symbolique présente l’échelle comme un lien entre la terre et le ciel. Seul moyen d’accès à l’au-delà, elle permet de s'échapper, d’accéder à ce qui, jusque-là, était inconnu ou inaccessible.

Pour un autre projet, autour du rêve, elle a tressé des cheveux dont lui a fait don une amie, sans qu’elle puisse vraiment expliquer ce geste d’une grande générosité.

On retrouve cette figure de l’échelle dans les tableaux d’Ellen Rouppe, associée au motif du quadrillage qui ordonne l’espace, qui le cartographie. Le quadrillage, mis à plat ou en perspective, permet au regard de traverser l'espace du tableau.

La représentation spatiale complexe dans les tableaux d’Ellen Rouppe évoque aussi la peinture des maîtres hollandais du XVIème siècle, parmi lesquels Vermeer : un espace qui en évoque un autre, avec une porte ou une fenêtre par lequel le regard s'échappe, ou une carte de géographie qui nous parle d’un ailleurs.

Les tableaux d’Ellen Rouppe, comme ses installations, ses gravures, ses vidéos, c’est une histoire de matière, une histoire de texture.

Rouppe utilise, de manière non conventionnelle, un mélange d’huile et d’acrylique, tout en transparence, avec une infinité de tons très subtils. Elle travaille sur des toiles crues, non préparées, qui absorbent intensément la peinture. De grattage en frottage, de retrait en ajout, une quantité importante de matière est offerte à la toile, mais peu qui soit visible au final.

Là aussi, il y a une histoire de disparition.

Dans ses gravures, on retrouve ce même intérêt pour la représentation spatiale et pour les textures à travers le dialogue entre noirs et blancs.

Ellen Rouppe est sensible à la mer depuis longtemps, ses espaces immenses, son mouvement perpétuel insensé, sa force inouïe.

Récemment, elle s’intéresse à la mer qui détruit, la mer qui imprime sa marque à la matière, aux corps, aux objets. La mer qui sépare, la mer comme lieu de passage, un passage parfois obligé et douloureux pour celui qui veut changer d’espace, changer de vie.

Marie Lavault 2013